Le CFJ face à la crise : interview de Christophe Deloire (CFJ) et Marie Ducastel (CFPJ-EFE)
A l’heure où la presse ne bruisse que d’infos sur la crise, Marie Ducastel, directrice générale d’EFE et du CFPJ et Christophe Deloire, directeur du CFJ, dressent un bilan et évoquent leurs ambitions.
On dit que la nouvelle promotion sera réduite l’an prochain. Intox ou info ?
Christophe Deloire : Le CFJ n’a jamais eu pour politique de recruter des gens pour les envoyer sur le marché du chômage. La politique est toujours d’adapter les promotions à la conjoncture. Les autres directeurs d’école sont étonnés de voir que nous plaçons 100 % de nos dernières promotions en CDD.
Marie Ducastel : Très clairement, nous voulons continuer à placer nos étudiants à la sortie de l’école. Ça nous semble logique même si nous sommes les derniers à la faire. Nous sommes tributaires du marché de l’emploi, et nous constatons qu’il y a un certain nombre de signes qui ne sont pas favorables.
CD : Des partenaires classiques de l’audiovisuel ont réduit leur recrutement et leur recours aux pigistes. Nous sommes dans une période de mutation où les emplois d’avant commencent à être fermés et ceux tournés vers le futur ne sont pas encore ouverts. Et sur le Web, tout s’est paradoxalement plus fermé avec la crise.
MD : Certains concours traditionnels n’ont pas lieu cette année, je pense notamment de l’Académie Prisma. Il faut donc tenir compte du marché. Concrètement, nous allons aborder le placement de l’année et en fonction de son déroulement, nous déterminerons le nombre d’élèves admis pour 2009. Donc le chiffre n’est pas encore fixé.
CD : Ce sera de l’ordre de quelques places. En revanche, nous allons changer le dispositif de recrutement des étudiants étrangers. Nous réfléchissons à un cursus particulier. Même si la motivation de ces étudiants n’a jamais été à prouver, les profs doivent leur consacrer plus de temps. Nous réfléchissons à un cours spécifique et ne garderons, à la rentrée, qu’une étudiante chinoise.
Aujourd’hui, l’école compte 16 apprentis. Comment maintenir la « qualité » du diplôme en tenant compte de la demande des entreprises de vous ouvrir toujours davantage aux apprentis ?
CD : La demande des entreprises n’est pas essentielle. Ma première motivation est empirique : si des gens doutent de la qualité de formation par apprentissage, qu’ils viennent voir à l’école ou dans les entreprises : ça marche très bien ! Les entreprises sont contentes de la qualité du travail journalistique de ces premiers apprentis. Et ici, les intervenants sont ravis de leur état d’esprit et de leur qualité. Le recrutement est solide. Lesdits apprentis ont la flamme, l’énergie et la compétence que l’on réclame dans les rédactions ou que demandent les anciens du CFJ. Je ne pense pas qu’on pourrait au final distinguer un apprenti d’un élève de la filière classique. C’est un mode de formation concret qui correspond parfaitement au style du CFJ, une école supérieure de formation pratique. En Allemagne, les écoles de journalisme sont presque exclusivement organisées comme ça. Enfin, avec l’évolution des métiers, le fait que les jeunes gens apprennent des métiers précis dans des entreprises, et suivent une formation polyvalente à l’école, c’est complémentaire et ça marche bien.
L’évolution à terme n’est-elle pas d’avoir plus d’apprentis que d’élèves « classiques » ?
MD : Au-delà du journalisme, il y a le sens de l’histoire : les entreprises s’investissent de plus en plus dans la formation des jeunes. Le côté atypique de la France, c’est qu’on entre dans l’entreprise après l’enseignement supérieur sans qu’il y ait beaucoup de passerelles. Quand nous avons repris le CFJ, nous avons eu à cœur de rétablir des relations avec le monde de l’entreprise qui s’étaient un peu distendues. Je crois beaucoup aux investissements que l’entreprise doit faire dans la formation. A mes yeux, l’apprentissage va se développer partout et pas seulement dans le journalisme. A côté de ça, il y aura toujours des écoles et des jeunes qui voudront avoir une vraie vie étudiante. L’apprentissage permet aussi à des jeunes qui n’ont pas les moyens de se payer la scolarité « normale » (3500 euros) ni d’accéder au CFJ avec une bourse (1200 euros).
CD : Pour la deuxième promotion d’apprentis, je constate un lien très fort entre les étudiants classiques et eux, sans aucun mépris. Et je ne pense pas que la filière apprentissage puisse avoir des effets négatifs sur la filière classique.
Avez-vous des entreprises plus demandeuses d’apprentissage ?
CD : Il n’y a pas de priorités même si, au départ, la demande venait surtout de l’audiovisuel public. Nous avons fait du porte-à-porte pour trouver des entreprises intéressées : de Paris Match à Europe 1, en passant par M6, BFM. Pour la deuxième promotion, tout a été facilité. Ce qui ne m’a pas empêché de refuser de prendre plus d’apprentis : par souci pédagogique, nous ne voulions pas dépasser un groupe.
MD : L’entreprise qui prend un apprenti investit : il y a un effort de formation, un vrai travail avec son tuteur. Ça fait vingt-cinq ans que l’on pratique l’alternance avec le CFPJ, donc nous savons faire.
Avec la crise bancaire, la Caisse d’Epargne ne risque-t-elle pas de vous lâcher, alors que c’est elle qui compensait les frais de scolarité au-delà du tarif réservé aux boursiers ?
MD : La fondation qui gérait tout ça est en voie de dissolution mais, comme nos relations sont bonnes, nous devons trouver une autre solution, peut-être avec une caisse régionale. Pour l’instant, nous ne pouvons en dire plus sur la reconstruction de ce partenariat, mais le tarif boursier sera, quoi qu’il en soit, maintenu en 2009.
Maintenant qu’une partie du concours est commune au CFJ, à l’IPJ et à l’ESJ, comment maintenir une spécificité du recrutement du CFJ ?
CD : Cette année, nous avons fait une réforme du concours car il était trop lourd et pouvait conduire certains candidats provinciaux à venir à trois reprises à Paris, ce qui pouvait être dissuasif. En revanche, nous avons changé l’épreuve de sujet libre en épreuve de créativité dont le coefficient est d’ailleurs renforcé. Le CFJ a besoin de gens originaux, inventifs et qui savent avoir un regard décalé. Notre formation n’est pas du formatage.
Comment définir précisément la griffe du CFJ ?
CD : Toutes les écoles veulent des gens opérationnels mais nous voulons une vraie polyvalence. Et que nos élèves puissent s’inscrire dans une ligne éditoriale sans perdre leur recul et leur originalité. Bref, de ne pas jouer le mimétisme pur en réfléchissant par eux-mêmes. Enfin, il faut aussi parler de notre politique de partenariat avec l’Ecole normale supérieur et l’ESCP-EAP (European School of management). Ces partenariats permettent à nos étudiants d’aller suivre d’autres cours en plus de ceux dispensés par le CFJ.
Ne risque-t-on pas de rendre les diplômés encore plus durs à caser sur le marché avec un tel CV ?
MD : Nous avons une démarche d’ouverture d’esprit. Nous constatons qu’il y a un recul de la présence des journalistes de formation dans le management des rédactions. Pour l’avenir, il faut aussi que les élèves du CFJ soient perçus comme des managers potentiels dans les médias, d’où ce travail de décloisonnement. Sur le terrain, on voit que les journalistes sont souvent gérés à part dans les entreprises : sur le long terme, je ne pense pas que ce soit bénéfique à la profession. A Sciences Po, les élèves ne craignent pas de s’imaginer un jour manager. Un élève du CFJ doit pouvoir rêver d’être un jour directeur de rédaction.
CD : Si l’on ne fait rien, ça finira par nuire au travail futur des journalistes. Demain, ils risquent d’être dirigés pas des gens qui ne comprendront pas le métier.
Avec la crise et le rapatriement prévu du personnel d’EFE (Edition Formation Entreprise, la maison mère), la spécificité du CFPJ n’a-t-elle rien à craindre. Ne va-t-on pas « externaliser » les cours ?
CD : Même si 80 personnes viennent, ça ne changera rien pour le CFJ. Aucun cours du CFJ ne sera délocalisé en dehors du 35 rue du Louvre. Nous devions, de toutes façons, pallier le départ du Figaro de nos locaux car l’activité du CFPJ ne permettait pas, à elle seule d’amortir nos charges, notamment le loyer. Crise ou pas crise, la problématique se posait. Comme EFE a un peu réduit le nombre de ses collaborateurs, à cause du ralentissement économique, elle peut rejoindre la rue du Louvre. Au niveau des salles, nous nous trouverons dans la même configuration qu’en 2005 quand le groupe « L’Etudiant » occupait deux étages, et que l’équipe de direction avait des bureaux plus spacieux.
Pourquoi « Le Journal de demain » fait avec l’ENSAD (Ecole supérieure des arts décoratifs) n’est-il pas sorti ?
CD : Ce sera chose faite en juin. Les délais ont été dépassés essentiellement du fait de l’ENSAD. Le but est de faire travailler les étudiants en deuxième année sur la créativité : là, ils ont fait une enquête sur ce que doit être le journalisme de demain. Et la maquette, très originale, a mis du temps à être développé par notre partenaire, d’où le retard. Compte tenu des difficultés, je m’interroge sur la reconduction de ce partenariat.
Pourquoi avoir choisi Taïwan pour le magazine spécial des élèves de deuxième année ?
CD : Le gîte et le couvert ont été financés par la Fondation pour la démocratie de Taïwan. Et le CFJ a pris à sa charge les billets d’avion. A aucun moment, un Taïwanais a eu la moindre influence sur le contenu de ce magazine. Taïwan est une démocratie, même si les pratiques journalistiques sont parfois un peu différentes des nôtres. Nous n’aurions pas fait ça en Chine populaire par exemple. Ce séjour a permis aux élèves de découvrir l’Asie et de se frotter à une expérience enrichissante en étant parrainés par des journalistes locaux. Pour l’image du CFJ, ce magazine, tiré à 1000 exemplaires et distribué dans les rédactions, est un bel instrument. Avec un petit scoop sur les frégates de Taïwan.
Certains élèves de la spécialisation presse écrite ont eu le sentiment d’être un peu perdus ces derniers mois ?
CD : Ça dépend des groupes et des moments. Cette année, le fait d’avoir deux journaux aussi spécifiques a cassé le rythme scolaire traditionnel. Certains ont sans doute eu du mal à s’inscrire dans la durée. C’est pour ça que je pense ne faire qu’un magazine au long cours l’année prochaine. Et puis, nous allons recruter un responsable pédagogique de plus, qui sera présent quatre jours par semaine pour s’occuper et de la filière apprentissage et des étudiants de première année, ce qui me permettra de dégager plus de temps pour la spécialisation presse écrite. Il sera l’équivalent d’un directeur adjoint des études.
Quelle va être l’implication du CFJ dans MCE, (Ma Chaîne Etudiante), qui sera lancée sur le câble et le satellite le 1er octobre prochain ?
CD : Son équipe dirigeante voulait qu’on s’implique beaucoup. Comme ça ne correspondait pas à notre rythme pédagogique, nous nous sommes engagés à leur fournir nos « bonnes » productions audiovisuelles au cas par cas. Surtout, nous organisons un partenariat avec Télérama pour leur site internet et le nôtre : nous allons mettre en ligne tous les quinze jours une émission enregistrée dans nos studios et animée conjointement par deux journalistes de l’hebdomadaire et un étudiant de la promotion. Il me paraît capital de se servir de nos productions pour faire connaître le CFJ. Il ne suffit pas pour notre école de rester sur sa légende et réputation : il faut qu’elle fasse connaître ses productions. Ainsi le CFJ montre qu’il est à la frontière du monde étudiant et les rédactions. Il faut vraiment nous décoller de l’idée du dépôt de bilan qui n’a plus de sens aujourd’hui mais qui reste présent dans certains esprits. L’image d’une école, ça s’entretient.
Le CFJ pourrait-il s’investir davantage (financièrement ?) dans « La Chance au concours » ?
CD : Financièrement – même si la situation de l’école est saine – je ne pense pas. Cette opération est une belle initiative, très positive, mais c’est une préparation à l’ensemble des concours ; il ne serait pas bon qu’elle apparaisse comme phagocytée par le CFJ, à mon avis.
Que reste t-il à vos yeux de l’esprit des fondateurs du CFJ, venus de la Résistance ?
CD : Je suis allé récemment voir Claire Richet pour parler du CFJ. Même si je ne parle pas tout le temps de Philippe Viannay dans mes discours, je reste étonné de voir qu’il avait des préoccupations modernes : l’ouverture sur l’entreprise, l’idée que le journalisme est une technique certes mais aussi un état d’esprit. Ou la nécessité pour un journaliste de ne pas être inféodé à tout pouvoir. Journaliste, ça ne doit pas être une catégorie sociale. C’est plutôt une fonction sociale : le journaliste va partout, voit des gens très différents et essaie de les comprendre. Les gens ne doivent pas avoir de doute sur l’utilité d’un journaliste. Si on a un tel niveau de recrutement, une telle exigence pédagogique et un tel investissement pour nos collaborateurs, c’est pour que les journalistes issus du CFJ apportent quelque chose aux lecteurs et auditeurs.
A vos yeux, que peut apporter l’Association des Anciens dans le développement du CFJ ?
MD : Même si elle peut ne pas être d’accord sur tout, nous attendons que l’association soutienne l’école dans ses projets,. Et financièrement, nous attendons que les Anciens assurent la promotion du CFJ pour récupérer la taxe d’apprentissage. Même si nous savons que ça dépend avant tout des médias, l’investissement des anciens de l’ESJ et de l’IPJ, a été supérieure à celle des anciens du CFJ ces dernières années sur certains dossiers.
CD : Votre rôle est d’autant plus important que le CFJ est une structure légère fonctionnant sur le principe de petites promotions. Donc, avoir un réseau d’anciens qui aident est important. Il est important pour les nouvelles promotions d’avoir des références, voire une forme de patronage. Les Anciens sont la démonstration de ce qu’on peut faire. On oublie qu’il y a trente ans, il y avait moins de postes dans la presse et que tout n’était pas servi sur un plateau d’argent.
Propos recueillis par Laurent Mimouni (promo 2002) et François Cardinali (promo 1982)




