Lauréate du prix Albert Londres, Delphine Saubader nous restitue l'essence de notre métier.
Vous êtes nombreux à nous avoir demandé de publier le texte prononcé par Delphine Saubader lors de la remise du Prix Albert Londres. Le voici :
"Bonjour,
Je suis profondément émue, impressionnée de me retrouver devant une telle assemblée, dont beaucoup d’anciens lauréats du prix Albert Londres que j’admire, tant ce prix est un mythe pour nous, jeunes reporters… Je suis intimidée, aussi, à l’idée de parler de moi, qui ai l’habitude de rester en retrait derrière mon stylo et d’écouter les autres…
Je me sens infiniment honorée d’avoir été choisie, au terme d’une rude bataille ( !), par un tel jury qui récompense une notion à laquelle je tiens par-dessus tout, qui peut être une raison de vivre et qui doit surtout être, je crois, une nécessité journalistique : l’engagement. Cette notion ne va sans risques, et un jour tel que celui-ci, de liberté de la presse, toutes nos pensées ne peuvent que se diriger vers nos deux confrères retenus en Otage en Afghanistan, et à leurs familles qui vivent dans l’attente. Avec Jean-Robert Viallet, nous vous dédions, ce prix, Hervé et Stéphane. Je ne sais pas si vous le saurez, mais où vous que soyez, sachez que nous sommes avec vous.
Plus modestement, me concernant, j’exerce ce métier depuis 8 ans, d’abord en société puis, depuis 3 ans, au service étranger. Un jour comme aujourd’hui, où mille images se télecopent dans la tête, je pense d’abord à toutes ces personnes croisées en reportage, qui commence pour moi au coin de la rue. Ces personnes qui ont accepté de me confier un pan de leur histoire, de leur solitude, pour que je puisse les raconter, les « médiatiser ». Angela, cette mère calabraise, ex femme de boss, qui se bat depuis des années contre la ‘Ndrangheta, la mafia la plus puissante d’Europe, qui a assassiné son fils. Angela vit sur la « terre des disparus », où l’on noie les corps dans l’acide, en 2010, au cœur de l’Europe. Elle a accepté de me parler, de briser l’omerta, au risque de sa vie. Je pense aussi à Livius et Constanza, ces deux professeurs d’université retraités, en Roumanie, qui m’ont parlé, pour la première fois, du séisme qu’ils ont vécu, il y a quelques années, lorsqu’ils ont découvert, avec l’ouverture récente des archives de la Securitate, qu’un très proche ami avait livré sur eux, des années durant, des notes à la police politique… On sait aujourd’hui que cela a affecté nombre de familles… Il a fallu des heures pour les convaincre de ne pas revenir sur leurs témoignages, pour ne pas subir une deuxième fois le poids de l’Histoire… Je pense aussi à Amal, cette mère de famille égyptienne morte piétinée dans une file pour du pain, lors des émeutes de la faim, dont j’avais voulu à reconstituer l’existence anonyme. Je pense à Hadidja, une mère bosniaque, qui nous donnait directement rendez-vous au cimetière de Srebrenica, en expliquant qu’on avait tué 49 personnes de sa famille… Et je vais m’arrêter là ! Car je ne suis pas ici pour faire le catalogue des désordres du monde, d’autant qu’il y a en reportage, et heureusement, beaucoup de moments cocasses, drôles, d’espérance…
Tous ces personnages, que je n’oublierai jamais, je les dois à L’Express qui m’a donné la possibilité et le temps d’aller les chercher, alors que tous les jours, les tendances, les pressions accrues, nous poussent vers toujours plus de rapidité d’information. Or le temps est la valeur sacrée, fondamentale, de notre métier.
Evidemment, je tiens à remercier toutes les personnes qui, à L’Express, m’ont aidée à faire ces articles, et en particulier mon chef, Marc Epstein, qui m’a accompagnée, m’a fait confiance, m’a poussée à présenter ce prix depuis deux ans. Il y a aussi, bien sûr, Alain Louyot, qui l’a précédé à ce poste durant de longues années, avec la valeur qu’on lui connaît.
Pour mes proches, qui me supportent dans tous les sens du terme, les remerciements se passent de mots… Et je voudrais juste finir par un clin d’œil à deux personnes qui me regardent de là-haut, mes grands-parents italiens, qui sont arrivés en France avec pour tout bagage des sabots et un dialecte. Je leur dis « Ciao », merci, merci à vous, et merci à ce métier extraordinaire."




