60 ans du CFJ - Philippe Viannay


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Publié le jeudi 6 octobre 2005 par gregoire.lemarchand dans la catégorie Les 60 ans du CFJ
A l'occasion des 60 ans du CFJ - qui seront célébrés en 2006 - l'association des Anciens se plonge dans ses archives. Régulièrement des textes, des témoignages, des reportages... pour la plupart publiés autrefois dans le journal des Anciens - Notre Journal (60 numéros parus de 1985 à 2003) - ainsi que dans l'ouvrage "Mémoires pour un cinquantenaire" publié et édité par l'association en 1996, seront mis en ligne sur le site.

Aujourd'hui, retour sur l'hommage rendu par des anciens et des anciens enseignants du CFJ à l'occasion du décès de Philippe Viannay, fondateur du CFJ, en 1986 (Notre Journal n°5, décembre 1986).
1) Indomitus, le journaliste de combat

2) Témoignages

3) Le testament de Philippe Viannay

4) Philippe Viannay, interview au Monde



Indomitus, le journaliste de combat


Le premier numéro de Défense de la France paraît le 15 juillet 1941. Ce jour-même, Philippe Viannay a vingt-quatre ans. Cinq pages format 21 x 27, tirées à cinq mille exemplaires, composées et imprimées en partie dans les caves de la Sorbonne, et par la suite dans des lieux plus sûrs et plus discrets. Quarante-sept numéros clandestins sortiront jusqu'à la Libération de Paris. Le tirage dépassera 100.000 exemplaires à partir de 1943, pour atteindre le chiffre fabuleux de 450.000 en janvier 1944, L'un des responsables de la diffusion est alors Jacques Richet, futur secrétaire général du CFJ. Le journal est rédigé par une très petite équipe - sécurité oblige - pour la plupart des "Sorbonnards" parisiens qui signent Robert Tenaille (Robert Salmon), Jean Lorraine (Jean-Daniel Jurgensen), Scrutator (Jacques-William Lapierre) ou Vindex (Jacques Lusseyran). Sous d'autres pseudonymes y paraîtront des articles de Robert d'Harcourt, de Mgr Chevrot, d'Aristide Blanck, et de Geneviève De Gaulle, qui signait Gallia... Mais ce sont les éditoriaux d'Indomitus qui donnent le ton. Indomitus, alias Philippe Viannay. Ce sont de courts papiers (rarement plus de deux feuillets) rédigés parfois dans le style enflammé qu'imposaient les circonstances, mais s'élevant souvent au niveau de la plus haute réflexion politique.

"Ni Allemands, ni Russes, ni Anglais"
En épigraphe de son premier article, en tête du premier numéro, Philippe Viannay a fait imprimer la fameuse maxime de Pascal : "Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger" qui, souvent reprise par la suite, deviendra en quelque sorte la devise du journal. Les premières lignes de cet article ont une résonance gaullienne : "La guerre n'est pas finie. La première manche a été perdue. Mais ce n'est que la première manche...". A l'époque cependant, Philippe Viannay et ses amis ne sont pas gaullistes. lis veulent croire encore le maréchal Pétain capable d'un sursaut patriotique, comme en témoigne cette exhortation d'Indomitus en décembre 1941 : "Qu'il prenne la tête de la Résistance, qu'il parte s'il est nécessaire en Afrique du Nord et tous suivront...".
En 1942, le retour au pouvoir de Laval - "l'homme qui n'a pas d'honneur, l'homme qui s'est vautré dans la défaite" - puis l'invasion par l'Allemagne de la "zone non occupée" effaceront les derniers espoirs entretenus sur l'esprit de résistance du maréchal. Indomitus s'interroge : Giraud ? De Gaulle ? Dès son premier article, il avait écrit : "La France en détresse oscille entre Londres et Moscou, sans parier des félons qui embrassent les genoux de l'Allemagne". Dans chaque numéro, Défense de la France répète : "Ni Allemands, ni Russes, ni Anglais". Faute d'une entente entre les deux généraux, ce sera De Gaulle, mais Indomitus rappelle: "Si les hommes de la Résistance ont des liens avec les Alliés, ce sont des liens d'associés et non des liens de servitude... La Résistance ne souffrira aucune ingérence, même de la part de ses amis".
En août 1944 encore, en plein combat (il dirige alors les FFI de Seine-et-Oise), Indomitus rappelle : "Nous voulons que la France en guerre, que la France de la Résistance garde son autonomie. Quand les Alliés arriveront sur notre soi, la France les recevra avec joie, mais comme on reçoit des amis, c'est-à-dire en restant maître chez soi... Nous préférerions, s'il le fallait, être des gueux se battant avec des fusils de chasse et des faux plutôt que d'être dotés d'un matériel somptueux, mais esclaves...".

Jupiter tonnant
Pendant ces quatre années de journalisme de combat, Philippe Viannay n'aura qu'une idée fixe : chasser les Allemands, restaurer l'indépendance de la France, et laver les taches que certains ont faites à son honneur. Contre ces derniers, Jupiter tonnant, Indomitus trouve des imprécations fulgurantes, aux accents parfois bibliques : "Venez un peu ici que l'on vous vrille le coeur, que l'on vous crache notre dégoût, vous qui, faibles ou indignes, souriez à l'ennemi...".
"Honte et mépris sur votre tête, vous qui collaborez de gaieté de coeur, vous qui "vous vautrez dans la défaite comme un chien dans sa m...", ainsi que le criait le général Weygand à M. Pierre Laval, lors d'un conseil des ministres en septembre 1940. Vous qui vous pavanez aux côtés des autorités allemandes, immondes F. de Brinon, Herr Déat, Luchaire, Doriot, Boissel, Costantini, soyez prêts à mourir d'une mort ignominieuse..."
"Vous qui avez abdiqué toute résistance, qui cherchez à sauver votre fortune et votre bien-être... et vous, jeunes esclaves qui préparez votre retraite... vous serez vomis comme l'on vomit les tièdes. Vos enfants vous demanderont vos actes pendant que les autres luttaient, et leur esprit et leur amour iront à ceux qui leur auront donné la délivrance".
Les prudents, les timorés en prennent aussi pour leur grade : "Quoi! Vous vous figurez avoir lutté parce que, derrière trois portes closes, en l'absence de votre femme, vous avez confié à un intime ami que vous trouviez les occupants indésirables ?... Français, nous sommes en guerre, et la guerre, c'est autre chose que d'écouter la radio anglaise ".
"Français, nous sommes en guerre". Dans ses quelque quarante éditoriaux de Défense de la France, Philippe Viannay n'a cessé de marteler ces mots, appelant au sacrifice total auquel il était prêt lui-même : "Il est des temps où il est indigne de ne pas se révolter..." ; "Vous serez des rebelles ou vous serez des esclaves..." ; "Libérez-vous de la crainte et vous serez vraiment indomptables...". Indomitus : l'indompté, l'insoumis. Un beau nom pour Philippe Viannay. Un beau nom pour un journaliste. Michel Voirol (57)

Témoignages


C'est par l'Association que j'ai vraiment rencontré Philippe Viannay. Passée du statut d'élève à celui d'ancienne j'ai connu les premières années de vie de cette Association qu'il souhaitait alors voir s'épanouir. Avec l'enthousiasme qui était le sien, il encourageait et soutenait nos initiatives, timides en ce temps-là. De cette époque date l'amitié complice qui nous a toujours liés et qui n'a cessé de s'enrichir en (presque) trente ans. La dernière conversation que j'ai eue avec Philippe remonte à quelques semaines. Fin octobre, dans son bureau de JE, j'étais venue une fois de plus faire un point personnel avec lui. Des sujets abordés ce jour-là, l'un nous tenait particulièrement à coeur : les Anciens et la présence des Anciens dans les instances gouvernantes du CFPJ. Il était heureux de la renaissance et de l'ambition de l'Association. "Vous avez gagné, m'a-t-il dit. Il faut maintenant asseoir, consolider vos structures. C'est important pour le CFJ". Le destin a voulu que sa dernière apparition au Centre fut ce jour du 40e anniversaire, et il est merveilleux que nous ayons pu lui offrir ce feu d'artifice. De cet homme multiple que nous avons le privilège de connaître, chacun d'entre nous gardera l'image de son choix. Mais les témoignages différents qui affluent aujourd'hui disent tous qu'il était un être d'exception. Jacqueline Durand (56)

Bien sûr, vous connaissez Paul ?
Philippe Viannay ? Un sens certain - et tout personnel - de la communication qui le faisait arpenter les locaux du CFPJ du sol au plafond, suivi de visiteurs épuisés, souvent hagards, mais ravis. Un matin d'hiver, il y a dix ans, commençant tout juste à travailler au CFPJ, j'entre dans l'ascenseur, vaguement renfrognée. J'y découvre Philippe Viannay, flanqué d'un inconnu, dissimulé par une légère pénombre. Disert, communicatif et enthousiaste comme toujours à cette heure matinale, Philippe Viannay se tourne vers l'inconnu : "Bien sûr, vous connaissez Anne ?" Le signe de tête affirmatif et poli qui lui répond me semble teinté de légère surprise. Philippe Viannay se tourne alors vers moi : "Bien sûr, vous connaissez Paul ?" Pour ne pas être en reste de politesse, j'acquiesce, le nez dans le col de mon manteau. Mais qui diable est Paul ? Nous avons atteint le deuxième étage, mieux éclairé. En quittant l'ascenseur, je me retourne furtivement et je reconnais Paul Delouvrier. Lequel a dû se demander pendant toute la journée quelle était cette célèbre jeune femme... Anne Belot (66)

La promotion "Adam et Eve"
C'était en la première année de la Création. Le céeffiste - on n'avait pas encore atteint le J - habitait encore le Paradis Terrestre. En l'occurence un petit château, bien de "collabo" réquisitionné, situé à l'entrée de Versailles, près de la Côte de Picardie. Nous y passions la plupart de nos week-ends, dormant dans des châlits en bois d'une rudesse toute militaire ; je n'ai pas le souvenir d'autres meubles. Il y avait là Madeleine, Raymonde, Roland, Jacques et Claire qui y ont appris au fil des jours qu'ils s'aimaient, et d'autres que j'oublie - qu'ils me pardonnent ! ... A vingt-huit ans, Philippe y faisait figure pour nous de grand frère, et sa femme Hélène, de soeur à peine aînée. Il nous expliquait ses innombrables projets nous refaisions le monde ensemble mais souvent aussi, comme sortant de la guerre nous avions par moment besoin de redevenir des enfants, nous jouions comme des gosses dans le grand parc que la baguette tragique des promoteurs a sans doute aujourd'hui fait disparaître... Charles Blanchard (47)

Il me faisait voir ce que je ne voyais pas
Philippe Viannay est venu à plusieurs reprises chez moi, dans les Flandres, l'été, pour préparer avec Claire Richet la rentrée du CFJ. Chaque fois, ce fut pour me faire voir ce que je ne voyais pas : que les dunes d'Oye-Plage seraient menacées par le béton si on ne s'en occupait pas. Et il s'en occupait. Ou pour m'apprendre à apprendre les secrets de la nature et de l'industrie : la fibre du lin, qui pousse à ma porte, est-elle à l'intérieur ou à l'extérieur de la tige ? Ou pour me convaincre qu'il ne faut jamais se résigner à l'impossible : trouver un gigot quand tout est fermé, dire à un maréchal-ferrant comment forger une broche, pousser dans une cheminée de salon une flambée à faire rôtir un boeuf. Pour le plaisir de l'amitié et de la bouche... Deux jours avec lui, et on se sentait tout petit, mais avec l'envie de devenir plus grand. José de Broucker (52)

Le message passait toujours
Pour ses étudiants, surtout pour les plus jeunes d'entre eux, Philippe Viannay était rassurant. Il avait les allures, les manières et sans doute l'âme d'un instituteur de village. Il était le maître, à la fois proche et respecté, attentif et exigeant. Ce que nous ne voulions surtout pas, c'était le décevoir, lire dans ce regard paternel et toujours un peu amusé, l'amorce d'une déception, celle de n'avoir pas été compris, en tout cas pas assez vite ou pas complètement. Quand c'était le cas, il ne nous en voulait pas, il s'en voulait. Nous le sentions proche, parfois, de l'explosion. Il essayait, en vain de redresser une mèche rebelle, il vous regardait droit dans les yeux et, tranquillement mais vigoureusement, il délivrait à nouveau son message. Et le message passait. Avec Philippe Viannay, le message finissait toujours par passer. C'était bien. Noël Couëdel (64)

Augustinien et agnostique
J'avais commis pour le journal-école un article sur l'ordination des femmes, un sujet à la mode au début des années 70, qui se concluait par cette phrase, en substance : "Il y a peu de chance pour que l'Eglise, traditionnellement mysogine, engage cette réforme"... Philippe Viannay me fit venir dans son bureau et me dit : "Ce n'est pas possible de dire cela comme cela. Vous oubliez la tradition mariale du christianisme qui a fait complètement évoluer le statut de la femme..." Et c'est ainsi que, pendant une heure, je reçus de Philippe Viannay, qui se proclamait ouvertement agnostique bien qu'auteur d'une thèse sur saint Augustin, ma première leçon de journalisme : tolérance et refus de la caricature. Jean Darriulat (71bis)

Un moulin à idées
J'ai été très proche de lui pendant deux ans. Travailler avec lui, c'était une école. Il savait faire confiance aux jeunes, avec un esprit d'ouverture étonnant, en homme qui rejette les idées reçues, les dogmes. Pour lui qui était un véritable moulin à idées, la dimension culturelle des choses était très importante. Je me souviens d'une anecdote. Il faisait un exposé devant des anciens de l'ENA sur le thème : "La presse et le modèle culturel français". Avec tant de chaleur, de force de conviction que les auditeurs l'invitèrent à venir parler aux élèves de l'ENA... Christian Darroy (78)

Le rite
Deux ou trois fois par semaine, Philippe Viannay organise une visite guidée du CFJ et de ses dépendances. Derrière lui, en ordre souvent dispersé, les invités de marque posent peu de questions, surtout ne pas perdre son souffle. Sept étages en moins d'une demi-heure, il faut tenir le rythme. Bibliothèque, imprimerie, on accélère dans la descente, en évitant de manquer une marche, parfois sans succès. Laboratoires de langues, système rédactionnel, un bon dans l'ascenseur jusqu'au second sous-sol, rayon vidéo et radio. Lente remontée par l'escalier, le rite est respecté. Au premier sous-sol, dans le virage, reste encore une épreuve : la salle de rédaction électronique : "Présentez-nous cela, Christian". Trop tard, Philippe Viannay a déjà pris la parole, explique New York, le correspondant japnais dans sa chambre de Manhattan, son micro-ordinateur dictant par téléphone son papier au Asahi Shimbun. Le tout en 10 secondes : "On peut tout faire avec ça", jette-t-il dans l'escalier. Puis il s'arrête, se retourne juste un instant et ajoute : "Il faudrait que je revienne avec plus de temps". Christian David (80)

Une chance formidable
Il était neuf chaque matin. La force et l'enthousiasme intacts, année après année. Jamais blasé, rarement sceptique devant un projet nouveau, lui qui en avait tellement mis en chantier. "Expliquez-moi, mon vieux". Et, s'il était convaincu, alors : "Foncez". Vraiment prêt à aider pour trouver la réponse au "comment", lorsque nous avions répondu au "pourquoi". Soucieux des objectifs. Soucieux des hommes aussi. Aucune urgence ne justifie qu'on abandonne un proche sur le bord de la route. Un étudiant accidenté, un ancien en détresse, un collaborateur dans le malheur : "Il faut en parler à Viannay". Jamais il n'a éludé notre demande au nom d'impératifs supérieurs, ou en arguant de la lourdeur de sa tâche. Il y allait de son temps, de sa poche, si habitué à prendre en charge qu'il fallait l'arrêter parfois. Cette énergie qui partait dans tous les sens, cet enthousiasme toujours renouvelé pour le dernier projet en date, je me souviens que, voici vingt ans, lorsque je suis entrée au CFJ, je les jugeais un peu de haut avec l'aplomb de ma jeunesse. Sympa, mais un brin naïf ce drôle de bonhomme. En "grandissant", j'ai découvert quelle chance formidable avaient été et continuaient d'être, pour beaucoup d'entre nous, cette "naïveté", cette disponibilité généreuse, cette foi dans l'action. Une chance dans ce métier riche en tacticiens et en cyniques, d'avoir rencontré le désintéressement d'un homme d'exception. Marle-Odile Fargier (68)

La passion à chacune de ses entreprises
J'en ai vu beaucoup qui pleuraient. Certains furtivement. D'autres sans chercher à se cacher. Toutes peines également vraies, ce matin de soleil d'hiver au bord de la Seine qui s'attarde le long de la crypte des Déportés avant de quitter la pointe de l'île de la Cité. Il y avait là ceux de la Résistance, ceux de l'Ecole, ceux de la Mer, tant et tant de Compagnes et de Compagnons, de camarades et de complices, de toutes les vies qu'il a menées, sur des chemins divers, conduites au même pas celui de la passion qu'il apportait à chacune de ses entreprises. C'est pour cela qu'elles sont solides et que nous les ferons lui survivre, bien qu'elles aient été bâties dans une période de grande mouvance de l'Histoire. Il en a à chaque moment perçu les pulsions et a su en prévoir les conséquences pour les hommes et pour la communauté des hommes. Et il a mis au service de cette lucidité sa volonté et son courage. Il n'y a pas de raison, de pudeurs pour ne pas montrer qu'on a mal de le voir, pour la première fois, abandonner l'action. Georges Fillioud (56)

Coup de gueule
Les murs et le parquet du sixième étage, 29 rue du Louvre, en tremblent encore. Philippe Viannay les faisait certes régulièrement vibrer par ses coups de gueule souvent justifiés, mais en ce jour d'automne 78... il faut dire que, nous, étudiants de seconde année, avions cette fois-là dépassé les bornes. Par le savoir-faire de quelques joyeux drilles, dont j'avoue humblement avoir fait partie, un morne cours d'économie d'entreprise s'était métamorphosé en une classe d'école primaire, avions en papier et boulettes écrasées sur le tableau à l'appui. Après trois séances de chahut ininterrompues, Philippe Viannay avait fait irruption. L'oeil brillant, la crinière blanche en bataille, il nous avait littéralement incendiés. Les mots de "gamins", "irresponsables", "moins que rien" scandaient son discours. Même les mouches n'osaient plus voler. Le calme, bien sûr, était revenu. Le coup de gueule avait porté ses fruits. Philippe Viannay s'en était reparti, la colère retombée, mais avant de refermer la porte, il nous avait lancé dans un clin d'oeil complice: "Si vous recommencez, essayer de ne pas aller trop loin". Jean-Pierre Gauffre (79)

Aux Glénans : le promoteur d'un mode de vie
Rue de Tilsitt, 1945. Philippe m'entraîne au CFJ auprès de Jacques Richet. En mai 46, il obtient quelques bourses du CFI et nous partons pour un stage de deux mois à l'International Highschool d'Elseneur au Danemark. C'était la première rencontre de jeunes de tous pays après la guerre, et Philippe en était déjà l'inspirateur. Plus tard il m'entraîne aux Glénans dont il était, bénévolement, l'animateur infatigable bousculant les habitudes, le lanceur d'idées, l'inventeur de bateaux, le promoteur d'un mode de vie. Il fut, dans tant de domaines, à la pointe du combat et, en 1975, quand le gouvernement a voulu changer la loi de 1901, il m'entraîne à nouveau à la DAP (Défense des Associations de progrès) créée avec Français Bloch-Lainé et devenue depuis la FONDA (Fondation pour la défense des associations). Il voulait, entre autre, faire modifier la législation sur les déductions d'impôts pour les dons aux organisations sans but lucratif, projet devenu aujourd'hui la loi Coluche... François Gomès (46)

Visite
J'entends encore le pas lourd et pressé de Philippe dans l'escalier tournant menant au 7e. Ça y est : il fait visiter. Après avoir montré dans un temps record les labos, l'imprimerie, les écrans aux différents étages de la maison, il arrivait à la bibliothèque et me présentait: "Une des premières élèves, rescapée des camps de la mort". Et je souriais bêtement, pour atténuer la gêne du visiteur qui repartait, un peu perdu et au pas de course, derrière Philippe, voir les ler et 2e sous-sols... Zette Gomès (46)

Liberté et créativité
De l'avoir vu, si souvent, franchir la porte des palais de la République en vélomoteur, il me restera le souvenir d'un homme qui ne monnaya jamais son influence du prix de sa liberté. On pourrait aujourd'hui écrire le dictionnaire de toutes les idées de Philippe Viannay, de celles qu'il a réali sées, de celles qu'il nous a données. Je souhaite que chaque femme et chaque homme formés par lui conservent le goût de cette liberté et de cette créativité. Vincent Lalu (72)

L'adieu
Là pointe de l'Ile de la Cité, dans le soleil de décembre. Des employés, des hommes politiques, des journalistes, des ouvriers, des cadres, des grands commis de l'Etat... Chacun a participé, à des degrés divers, à l'une des entreprises dont Philippe Viannay, naguère, jalonnait sa vie.
Autour du bois nu du cercueil, c'est comme le rassemblement de plusieurs équipages qui ont longtemps navigué de conserve, parfois sans se connaître. Ceux de la Résistance, ceux des Glénans et du CFPJ, ceux de la Nouvelle Gauche, ceux de la maison familiale de Cerçay, de l'Association des foyers internationaux, ceux d'Entreprise et cadre de vie, du Nouvel Observateur, du Matin, ceux de Journalistes en Europe... Autant d'équipes créées dans le seul but de permettre à chacun de créer à son tour librement. Et ce goût de l'essentiel : l'amitié pour seule parure mortuaire. Un message apuré à l'extrême au creuset de la vie. Pas de dernières volontés si ce n'est un hommage aux déportés. Des mots d'affection, des voeux pour que se poursuive le voyage, même si les navires changent de mains. La même clarté, le lendemain matin à Concarneau : trois coques de bâteaux en guise de chapelle. Autour d'Hélène Viannay et de son fils, Pierre, les amis et les vieux compagnons avec lesquels il a construit, là-bas, au large, un Etat sans frontières où plus de 100.000 jeunes ont découvert des choses inoubliables. Jean Legastelois (63)

Dernier voyage
"Arlette, savez-vous que je viens de me commander un bateau ? Le plus beau du monde. Il a été dessiné par le meilleur architecte naval français. Il est très grand mais très plat aussi. Il pourra naviguer n'importe où en mer. Mais mon idée à moi c'est de parcourir avec lui tous les fleuves de France. Merveilleux, n'est-ce pas ?" Un silence puis, avec un sourire qui semblait appeler la connivence : "L'ennui est qu'il faut beaucoup de temps pour le construire. Je ne sais pas si j'aurai le temps d'attendre". C'était à Fontevrault un bel après midi d'automne. Le 24 octobre 1986. Arlette Marchal (54)

Cette nuit-là
Une nuit, aux Trois provinces, on avait fait, lui et moi, une sacrée descente sur les tripoux maison, et il m'avait longtemps parlé de la guerre, de la mort, de la solitude des hommes d'action. Au presque matin, il avait enfilé son imper et enfourché son Solex. En démarrant, il m'avait dit merci. On n'a jamais reparlé de cette nuit-là, mais je ne voudrais pas qu'elle se perde. Jean-Noël Ourgand (59)



Toujours en mouvement
Le Nouvel Observateur publie une photographie de Philippe Viannay prise du temps de la Résistance. Il est bien tel que je l'imaginais : résolu, farouche, direct, des yeux ardents très enfoncés entre front large et pommettes. Il a la beauté un peu rugueuse des jeunes hommes d'aujourd'hui, tels qu'on peut les voir dans les films de Leos Carax. Il a déjà ce regard à la fois lourd, pesant, insistant et chaleureux qui, les premiers temps de ma scolarité rue du Louvre, me mettait mal à l'aise. Peut-être parce que, tout frais accouru de ma province, j'avais rarement approché des individus sur les épaules desquels on pressentait que l'Histoire avait dû quelque temps s'appuyer. Bavard mais muet sur ses faits de Résistance, Philippe Viannay avait le poids et l'épaisseur que donnent les échappées aux frontières de la vie. Précisément il nous enseignait l'histoire. Précisément est un mot bien mal choisi. C'était plutôt dans le désordre d'une pensée bondissante et d'une parole vigoureuse et passionnée. Au début de son exposé il annonçait le plan qu'il se promettait de suivre. Il ouvrait un grand A, puis un petit a et un petit b et, à l'intérieur de celui-ci, un grand I, un grand II et un grand III. Il n'avait évidemment pas le temps d'en venir au grand B, tant les faits s'étaient accumulés, les réflexions ajoutées les unes aux autres, tant les points de vue singuliers, les remarques et les apostilles avaient crépité. Et quelle flamme dans la moindre parenthèse ! Cet enseignement fiévreux, au début, là encore, déconcertait. Puis, à condition de faire l'effort, on se prenait à suivre avec passion et profit cet homme toujours en mouvement. Bernard Pivot (57)

Une solide estime, sans concessions
40e anniversaire. Retour d'Amérique, et retrouvailles avec le Centre. Dans la foule, je cherche en vain la haute silhouette d'éternel adolescent. Trop tard. A 5 minutes près... Je n'aurai pas revu Philippe Viannay. Dix-huit ans déjà. Dans la tourmente de mai 68, il nous avait pris à part, Chabalier et moi, les deux inséparables : "Faites bouger la maison. D'accord. Nous bougerons avec vous si possible. Mais ne cassez pas l'école". Nous vou1ions tout sauf cela. Une solide estime, sans concessions, était née. Viannay incitait à être leader plutôt que suiviste. Que nous disait-il en fait ? "Soyez des journalistes. Des vrais". Gérard Saint-Paul (69)

Il m'a appris la liberté
68-86 : la comparaison est à la mode. D'un printemps à un automne les rues se ressemblent étrangement et incitent à de nostalgiques rapprochements.
68 : j'entre au CFJ. Devenir journaliste quand on est fils d'ouvrier menuisier, quelle idée ! Impossible sans le CFJ. Pas toujours facile au CFJ. Quelques mois plus tard, mon premier salaire - 900 F - correspondra, chiffres pour chiffres, au dernier salaire de mon père. Mon père qui peut partir à la retraite, fier d'avoir permis à son fils d'"écrire dans les journaux" qu'il lit avec passion.
86 : j'ai l'impression - bon gré mal gré - d'entrer dans l'âge adulte. Il aura suffi de deux événements. En février - après une semaine de vraies retrouvailles - mon père s'éteint dans un hôpital parisien. En novembre après un anniversaire du CFJ empreint d'une vraie chaleur - Philippe Viannay s'éteint dans un autre hôpital. La douleur obscurcit parfois le jugement, la tristesse renforce l'acuité du regard. Aujourd'hui j'ai un double sentiment. Je suis fier de mon père et je suis reconnaissant à Philippe Viannay, comme élève autrefois, comme enseignant plus récemment, il m'a appris la liberté. Christian Sauvage (69)



Une série de défis
Philippe Viannay ne connaissait pas l'audiovisuel, notamment en télévision. Il pouvait confondre une caméra et un magnétoscope. Dans son dos, j'en souriais. Mais il était convaincu qu'il devait développer les formations dans ce domaine et introduire ces techniques dans l'apprentissage des journalistes. Dès lors, ses idées étaient simples, il me les instillait au cours de réunions de travail avec Claire Richet : "Favorisez l'innovation. Ne craignez pas le désordre. Recherchez les meilleurs : ceux qui formeront les jeunes au métier et pas seulement aux techniques. L'important est la formation intellectuelle des jeunes. Ne négligez pas la gestion de votre service. Créez les conditions de votre liberté". C'était toujours une série de défis. Aujourd'hui la paresse m'envahit. Pierre Anxo (ancien enseignant au CFJ)

Se remettre en question, encore et toujours
Les vingt-cinq années passées auprès de Philippe Viannay auront été les plus actives et les plus riches de ma vie professionnelle. En grande partie grâce à lui. Philippe Viannay avait cet enthousiasme qui abat les murailles et balaie les obstacles. Que de murs, il lui fallut abattre au sens propre du mot, pour agrandir le périmètre de CFJ ! A mon arrivée en 1960, notre domaine se limitait au 29 de la rue du Louvre. Il s'étend maintenant sur plusieurs étages de trois immeubles. Philippe était un homme d'entreprise et il fonçait. Il aimait qu'on adhère à ses idées, totalement et, s'il percevait la moindre réserve, les coups de téléphone nous arrivaient en avalanche de nuit comme jour - jusqu'à ce que l'accord se fasse. Au fond, Viannay rêvait toujours de suffrages unanimes.
C'était aussi un passionné et quand on avait accepté de le suivre, les heures ne comptaient plus, ni les weekends, ni les vacances. On se retrouvait à Paris, en banlieue ou en province. Les journées de mai 68, les colloques de Colleville-sur-Orne et d'autres encore nous ont beaucoup rapprochés, de même que l'extension de l'enseignement de l'anglais, mon détachement au CFJ et la coordination qui me fut confiée des études de première année. Philippe se battait pour ses idées. Ce qui ne l'empêchait pas de s'enthousiasmer pour les idées des autres lorsque la confiance était réciproque et totale. Je me souviens des heures passées ensemble à organiser l'aménagement du 3e étage. Il avait fallu bien peu de chose pour le persuader qu'une école de journalisme et un centre de perfectionnement ne peuvent vivre sans département de Langues. Journalistes en Europe était alors en gestation et le développement du secteur linguistique ne pouvait que recevoir son accord. Toute l'équipe du 3e étage eut alors la surprise et la joie de voir Viannay redevenir élève, lorsqu'à la création de JE, il ressentit la nécessité d'apprendre l'anglais. On souhaite à tous nos jeunes étudiants d'être animés d'une telle motivation et de la même conviction.
Philippe Viannay détestait le mensonge, la paresse, la lâcheté qu'il condamnait sans réserve. Tout comme il condamnait ceux qui prétendaient détenir des solutions définitives. Par lui j'ai appris que l'essentiel c'est encore et toujours, de se remettre en question, de ne jamais croire que le même enseignement, les mêmes recettes peuvent être reconduites d'année en année.
Notre amitié doit également beaucoup aux voyages de promotion avec les étudiants... Entre Alger, Dublin et Athènes, l'homme secret qu'il était en disait un peu plus sur l'immense rôle qu'il avait joué dans la Résistance, sur ses chagrins, ses joies et ses espoirs... C'est au cours d'un de ces voyages que nous nous sommes découvert deux passions communes : l'Irlande et la mer. L'Irlande faisait partie de ces attaches intimes que nous partagions. La mer, pour lui comme pour moi, ç'avait été d'abord celle de Moby Dick. Mais l'amour de l'océan, c'est à lui que que je le dois - comme des milliers d'autres jeunes et moins jeunes - grace à sa merveilleuse école des Glénans. Alors, quand je verrai le couchant rougeoyer au-delà de Derryane, les fous de Bassan tournoyer dans leur ronde éternelle autour des îles Skelligs, quand j'entendrai le cri strident des sternes à la pointe de Mizzenhead... tu sais bien, Philippe, que tu seras toujours à côté de moi. Bob Burbage (ancien enseignant au CFJ)

La passion de créer
Un quart de siècle de travail en commun, cela fait beaucoup de souvenirs. Lequel choisir pour apporter une touche personnelle au portrait de Philippe ?
Celui-ci, peut-être, qui met en valeur son dynamisme et son audace créative. C'était en 1969. J'avais pressenti que l'heure de la formation permanente allait sonner : les cours du soir étaient de plus en plus demandés ; trois week-ends de réflexion sur le photojournalisme, une courte session sur l'information communale, une autre sur les nouvelles techniques, avaient servi de banc d'essai et connu le succès. Enfin, mes contacts avec les syndicats de journalistes m'avaient convaincu qu'une demande existait dans ce domaine. Au cours des journées qui, chaque année en juillet, réunissaient la direction du CFJ afin d'établir le bilan de l'année écoulée et d'organiser la suivante, je fis part de ce sentiment et proposait de mettre au programme des prochains mois quelques sessions sur des thèmes divers. Au bout d'un moment, Philippe m'interrompait: "Je crois que tu as raison. Mais il ne faut pas faire du bricolage. Ce qu'il faut c'est, dès la rentrée, créer le Centre de perfectionnement des Journalistes. Tu en prendras la direction et nous lui donnerons les moyens nécessaires".
Quelques jours plus tard, il m'annonçait qu'il avait trouvé un local et m'entraînait le visiter : tout un étage au 33 rue du Louvre. L'architecte était au travail, les plans étaient dressés, les ouvriers convoqués, les meubles commandés. Nicole du Roy devenait mon adjointe et une secrétaire, Christine Hugonet, était recrutée. Et, trois mois plus tard, en octobre 1969, le CPJ commençait son existence dans des locaux fonctionnels et agréables. Philippe, c'était cela : un enthousiasme et une passion qui l'ont parfois conduit à des erreurs, en particulier à des emballements sur des personnes dont il devait ensuite se séparer après en avoir découvert les faiblesses. Mais un enthousiasme et une passion sans lesquels n'auraient peut-être jamais existés le Centre de formation des journalistes, le Centre de perfectionnement des journalistes, le Centre d'information sur les médias, Journalistes en Europe, ni non plus les Glénans, la Fondation pour le cadre de vie, et tant d'autres de ses créations. Louis Guéry (ancien enseignant au CFJ)

Un point de repère
La peine que j'ai éprouvée à la disparition de Philippe Viannay a été suivie pour moi d'une double humiliation : n'avoir pas été capable d'assister à sa dernière fête - les 40 ans du CFJ - et n'avoir pu être là pour l'adieu final. J'ai tout juste signé comme un ancien quelconque collaborateur le registre du Centre, un Centre que j'ai eu du mal à reconnaître, tant la maison est devenue un véritable monument. Mais j'ai eu beaucoup de joie à lire (sans difficulté tant elle est bien imprimée et bien présentée) la plaquette que vous avez bien voulu m'adresser : l'atmosphère des premières années de la rue d'Enghien aussi, - c'était formidable et nous étions jeunes - est fort bien rendue ; puis la montée en puissance de la rue du Louvre, jusqu'à cette machine complexe qui correspond aux exigences actuelles. J'ai un peu rougi vu la place qui m'est accordée dans cette évocation des années 60 : n'est-elle pas trop belle ?
"Le Centre continue", lit-on encore. Dans cette profession où la proportion des "m'as-tu vu", des médiocres, des ignares - et aussi hélas ! des salauds - est au moins égale à la moyenne, il est bon que quelques-uns puissent servir de points de repère, par leur refus des synthèses douteuses et par leur totale indépendance, à ceux qui auront la charge de relater les événements futurs. Philippe Viannay fut un patron difficile, exigeant, sans faiblesse, sans compromissions. Quelque peu tyrannique, mais s'il aimait à avoir le dernier mot, c'est seulement parce qu'il était sûr d'avoir raison. Même quand il m'arrivait de n'être pas d'accord avec lui, je sentais passer une certaine complicité telle que nous parvenions à nous en "sortir" plutôt bien. [...] Philippe a demandé de ne pas vivre dans son souvenir. Cette fois, il nous a demandé un peu trop et il sera difficile de lui obéir. Jean Sonkin (ancien enseignant au CFJ)

Notre amitié électrique
C'était un seigneur. Chevalier, "pacha" et, très naturellement, Don Quichotte : qu'il soit permis à l'un de ses Sancho Pança de l'écrire... Un entraîneur dont les chimères étaient si concrètes qu'on était obligé de le suivre. La démesure qu'il mettait en tout n'a jamais cessé de témoigner pour la vraie mesure de l'homme.
Initiateur du CFJ, entre de multiples initiatives, Philippe Viannay regarda d'abord (du moins m'a-t-il semblé) l'entreprise d'un peu loin. Jusqu'au jour où le malheur a frappé. Alors, auprès de cet enfant fragile, sa paternité devint jalouse, sa vocation de sauveteur irrésistible. Il nourrissait une prédilection pour les batailles incertaines. Sans sa présence de tous les instants, la suite n'aurait évidemment pas été la même. Sans le petit nombre - dont j'étais - de ceux qu'il trouva sur place, non plus. Toute histoire est faite de nécessités et de rencontres.
Nous étions à peu près aussi différents que possible. Cela a produit une amitié électrique de trente-cinq années, que nos joutes verbales ont étroitement tissée de confiance et d'irritation. L'un des sommets en fut cette nuit, qu'il aimait à rappeler, au cours de laquelle nous parlâmes dans ma voiture aussi longtemps que le premier éboueur, dévalant la rue Soufflot, ne nous ait pas rappelé à la conscience de l'aube. De quoi avions-nous disputé interminablement ? Ce ne pouvait être que du présent du Centre ou bien de son avenir. Sujets permanents de débat, dans lequel s'affrontaient les pôles de nos tempéraments opposés et complémentaires. Peut-être quelque lumière en a-t-elle jailli ! Nous avions souvent tort chacun de notre côté mais eûmes quelquefois raison ensemble.
Travaillant à deux niveaux de l'édifice, nos tâches ne pouvaient se retrouver que vers le faîte, jamais définitivement atteint. Dans l'entre-deux du quotidien, il était respectueux d'autrui au point de feindre l'indifférence. Du moins c'est ainsi que fut son attitude à mon égard et, tous comptes faits, je lui en sais bon gré. Ce profond respect des autres, quand il avait donné sa confiance, était l'aspect le plus reposant de ce bloc aux arêtes multiples. Impérieusement gentil, voire séducteur quand l'objectif lui tenait à coeur, d'une absolue bonne foi y compris dans la passion, solitaire et répandu, impatient et obstiné, Philippe tenait une place singulière parmi ceux dont le compagnonnage honore une vie. Il avait trop d'orgueil pour parler de soi, était plus dédaigneux encore de faire parler de lui. N'allons pas plus loin, donc, de crainte d'en avoir déjà trop dit. Bernard Voyenne (ancien enseignant au CFJ)

Le testament de Philippe Viannay


Paris, le 23 novembre 1986

Pour mon enterrement, je veux un simple rassemblement autour de mon cercueil nu, sans discours.

Je souhaite que ce rassemblement puisse avoir lieu à la pointe de l'Ile de la Cité, près de la crypte des déportés.

Je n'ai pas été déporté, mais je voudrais rendre un dernier hommage à ceux qui ont surmonté l'abaissement et sauvé leur âme. Peut-être aussi contribuerai-je à lutter contre l'oubli de ceux dont le sacrifice a retenu, un temps, l'humanité sur la pente des crimes.

M'adressant à chacun, je voudrais dire : "Je vous ai beaucoup aimés. J'ai commis de lourdes erreurs, j'ai tenté de les assumer. Restez unis ; ne rejetez et ne condamnez personne. Ne vivez pas dans mon souvenir. Il n'est pas bon que les morts empêchent les vivants".

Philippe Viannay


"Un arbre dont la croissance est bien loin d'être finie"


"Le CFPJ est un arbre, dont la croissance est bien loin d'être finie"
A l'occasion des 40 ans du CFJ, Philippe Viannay avait accordé un long entretien au Monde (daté 1er-2 juin 1986), dans lequel il avait retracé les grandes étapes et orientations de l'école. On retiendra ici ses réponses aux deux dernières questions du Monde, concernant le présent et l'avenir du Centre.

Aujourd'hui, le CFJ est reconnu et accepté par tous. L'an dernier, vous et Claire Richet avez quitté sa direction pour prendre votre retraite. N'est-ce pas difficile de laisser une école qu'on a dirigée pendant quarante ans ?
- Pas du tout, du moment que l'on a pleine confiance dans la personne qui vous succède et dans le bureau du CFPJ. En tant que directeur du CFJ, c'est Daniel Junqua qui a pris le relais. Il était capital que la succession soit assurée par quelqu'un qui soit irrécusable sur le plan professionnel, de la gestion et des contacts avec la société francaise. Nous n'avons pas voulu gêner sa liberté d'action en restant au bureau et au conseil. Il était d'ailleurs entendu que la représentation universitaire serait renforcée au départ des fondateurs, pour éviter les risques d'un corporatisme. Le conseil comprend désormais cinq universitaires, et mon successeur à la vice-présidence est Michel Gentot, directeur de l'IEP de Paris. Pour moi, le CFPJ est un arbre, dont la croissance est bien loin d'être finie.

- Si vous deviez formuler un souhait, quant à l'avenir du CFJ ?
Je voudrais qu'il devienne un collège pour le temps présent, c'est-à-dire un endroit où l'on apprend des méthodes, pas des connaissances. Je me réjouis d'avoir réussi à éviter deux écueils : être soit une école strictement professionnelle, soit une université avec une branche journalisme.

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