60 ans du CFJ - Le Canard s'en prend au CFJ


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Publié le vendredi 18 novembre 2005 par gregoire.lemarchand dans la catégorie Les 60 ans du CFJ
Le Canard Enchaîné s'en prend au CFJ !

... mais c'était en 1958.
La critique est rude. La plume de Jérôme Gauthier assassine. Bien avant "les petits soldats", celui-ci s'en prend à la docilité qui, selon lui, était la marque de fabrique du Centre.
Voici l'article de 1958 reproduit scrupuleusement, en intégralité (et annoté en 2005), avec une photo en bas de page.
Bureau de placement pour journalistes
Le Canard enchaîné - 6 août 1958 (n°1972)

Il existe à Paris, rue du Louvre, un "Centre de formation des journalistes".
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
Bien entendu, le sceptique confrère qui a fondé ce truc-là sait parfaitement que jamais un Veuillot, un Rochefort, un Vallès, une Séverine, un Tailhade, un Gohier, un Téry, un Daudet, un Pierre Scize ou un Albert Londres ne renaîtront de son "Centre".
Et, du reste, il s'en fiche.
S'il parle de "formation", c'est parce que le mot fait bien sur l'enseigne, et s'il parle de "journalistes", c'est pour flatter les futures commères, grooms-échotiers et autres pâles tartineurs, qui sortiront de chez lui, vêtus de syntaxe candide et le stylo chargé de style à blanc.
Former un journaliste ?
En quinze leçons sans doute ?
On croit entendre se marrer dans sa barbe l'âme de notre Maître à tous, celle du "Vieux Toto" des choses vues.

Mon cher Mannevy (1) - le vieux Mannoche des copains - vous qui n'êtes pas tombé de la dernière pluie de rosettes, avouez, entre nous, que vous ne confondez pas le journalisme digne de ce nom avec ce qu'il est convenu d'appeler la Grande Presse.
Le journalisme, c'est avant tout des idées, des principes, bons ou mauvais, qu'importe, exposés noir sur blanc, affirmés, défendus contre tout ce qui les contredit ou les menace, et c'est d'autres idées, d'autres principes contraires, combattus ou nargués avec, dans tous les cas, cette sincérité passionnée, qui, même balbutiante, même encore ignorante du "métier" et de ses ficelles, a presque toujours le reflet sympathique du talent.
La Grande Presse, c'est autre chose. C'est de l'information (qu'on dit) téléguidée, mise à la sauce-maison par des salariés payés pour n'avoir personnellement rien à dire, pour se soumettre sans murmure aux exigences de superpatrons clandestins, via les consignes d'un "boss" de façade, homme de paille grimé en faux bonhomme de plume.
De tels salariés, cela doit être stylé, dressé, bien mis au pas. D'où la nécessité d'un "Centre de formation". De sélection aussi. Car il est des brebis réfractaires au sérum, qui pourraient devenir enragées ou galeuses et contaminer le troupeau.
Mais à quoi reconnaître, dans le cheptel des futurs collaborateurs de tout repos, les quelques têtes brûlées, les quelques futurs vrais journalistes, capables de se dire, un jour, qu'on n'est tout de même pas de "France-soir", de "Paris-presse" ou du "Figaro", de la même façon et pour le même boulot, que d'autres furent du "Chabanais", du "Panier fleuri" ou du "Sphinx" (2) ?
La meilleure façon de le savoir, c'est de demander aux tauliers quels sont, selon eux, "les facteurs humains et non pas techniques, qui conditionnent l'engagement" d'un journaliste-sic.
Ce qu'a fait le "Centre de formation", sous la forme d'une enquête confidentielle auprès des directeurs de journaux, en remerciant ceux-ci, par avance, du très grand honneur dont auquel... Et j'ai là, sous les yeux, le questionnaire ahurissant proposé par le "Centre" à ces messieurs.

Passons sur les questions relatives aux préférences banales que peut avoir un directeur de journal, quant à l'âge, au sexe, au degré de culture générale (la "culture générale" de Mme Carmen Tessier (3) !), voire à "la lisibilité de l 'écriture" des petits candidats selon son coeur.
Cela devient plus drôle quand, avec le plus grand sérieux, M. le directeur doit répondre à ceci :
1° Exigez-vous seulement une langue correcte ou un style clair ?
2° Ou souhaitez-vous (plus question, ici, d'exiger ; le "Centre" ferait faillite !) des qualités proprement littéraires, un véritable talent ?
Enfin, voici la liste des "qualités" le plus souvent requises, auxquelles M. le directeur est prié d'assigner un ordre d'importance : curiosité ; désir d'apprendre et de se perfectionner ; esprit d'observation ; esprit critique ; clarté d'esprit ; don de l'expression frappante ; originalité ; déplacements faciles et rapides ; conscience (...?) ; minutie ; facilité des contacts sociaux ; tact ; discrétion (ne jamais s'inquiéter d'où vient l'argent ?) ; bon caractère ; esprit d'équipe ; débrouillardise ; vivacité ; flaire ; ponctualité ; régularité ; ténacité.
- C'est tout ?
Non, pardon, j'ai triché. Une autre "qualité" figure dans cette liste. L'essentielle, l'insigne, l'inappréciable "qualité", la sine qua non, comme dirait Saint-Granier : LA DOCILITE, en un mot.

A ceux qui, pieusement, sont morts pour la liberté de la presse, on transmet bien le bonjour du "Centre de formation" !
Comme l'écrivait Henri Jeanson, naguère : "La liberté de la presse est un canard", un des canards-miracles auxquels Jean Rostand lui-même ne croit plus.
Une presse LIBRE rédigée par des journalistes DOCILES !
Par de zélés serviteurs livrés, en état de marche, à toutes les contraintes, à tous les impératifs, à toutes les censures, à toutes les combines, à tous les fonds secrets, de l'Etat, des affaires, des banques, des politiciens, des propagandes, des marchands de papier, des grands distributeurs de publicité, des gros annonciers, des pétroliers, des bouilleurs de cru, des betteraviers, des commanditaires, de l'armée, de l'église, de la police, et des amis de tout ce joli monde...
Une presse libre rédigée à coups de brosse à reluire ou au stylo-bile, selon les cas, mais toujours sur commande, par des employés résignés à filer droit, et qui, tant que ce ne sera pas permis par les maîtres, ne prendront jamais le parti du plus faible contre le plus fort, des exploités contre les exploiteurs, de la vérité contre le mensonge, de la liberté contre la servitude, de toutes les paix contre toutes les guerres, du jour contre la nuit, de l'oxygène contre l'irrespirable...
Une presse "formée" rue du Louvre...
Car, enfin, ce n'est pas par le plus innocent des hasards que, si la docilité figure en bonne place sur la liste, l'esprit d'indépendance, lui, n'y figure pas !
On ne l'ignore pas, rue du Louvre : la Grande Presse n'a rigoureusement rien à f... d'un journaliste indépendant.
Chaque fois qu'elle s'en attrape un sous l'aisselle, elle le relègue, dégoûtée, dans quelque rubrique anodine : tribunaux comiques (et encore !), critique théâtrale (et encore !) ou mots croisés, à moins qu'elle ne lui donne ses huit jours.
Les autres gens de maison, reboutonnent leur gilet rayé et s'en vont prendre respectueusement les ordres, comme d'habitude.

Il faut dire les choses comme elles sont : il n'y aurait pas de presse à genoux, s'il n'y avait tant de journalistes à plat ventre.
La dignité non plus ne fait pas partie des qualités appréciées, rue du Louvre.
La liberté de la presse peut complètement disparaître, escamotée par un quelconque Soustelle, les journalistes-sic ne la regretteront pas. Elle est compromettante et elle paie mal.
Le jour où ces salariés obséquieux seront inscrits au chômage, remplacés dans leur drôle d'emploi par de nouveaux "confrères", encore mieux dressés qu'eux, ils liront, pour tuer le temps, les étincelants pamphlets du grand polémiste Lacheroy...
Et ce sera bien fait pour tout ce charmant gibier de plume.
Docilité, discrétion, tact ?...
Les insectes, eux, résistent, au D.D.T.

Jérôme Gauthier (4)


Notes (en 2005) :
(1) Raymond Manevy fut président du CFJ de 1950 à 1961.
(2) Ces trois établissements étaient des maisons closes "réputées" à Paris.
(3) Carmen Tessier tenait la chronique mondaine, "les potins de la Commère", dans France Soir.
(4) Jérôme Gauthier était le pseudonyme de Pierre Châtelain-Tailhade (1905-1977). A partir de 1953, sous les pseudonymes de Jérôme Gauthier, d'Arsène ex-Lupin et de Cousin Jérôme, il tenait dans le Canard Enchaîné la rubrique "Faits divers" - d'où est tiré l'article sur le CFJ - où les trois personnages étaient spécialisés dans l'indignation antipolicière, antimilitariste et anti-étatique.


Retrouvez sur le site les autres articles consacrés aux 60 ans du CFJ :

  1. à propos de Philippe Viannay

  2. 1985, les anciens se retrouvent

  3. chronologie du CFJ depuis 1946

  4. mémoires pour un cinquantenaire

  5. 40 ans pour un métier, 1re partie

  6. 40 ans pour un métier, 2e partie

  7. à propos de quelques journaux-écoles, 1re partie

  8. à propos de quelques journaux-écoles, 2e partie

  9. les cahiers d'histoire




1 commentaire(s)

mercredi 24 novembre 2010 21:42 par yvan gavoille
Bonsoir,
J' ai lu avec attention cet article qui, comme d' habitude au canard est bien charpenté et sans doute bien étayé.
Cependant, je le répète, encore et encore, un journaliste n' est qu'un homme construit avec ses forces contradictoires qui, dans une ambiance déterminée et souvent indépendante de sa volonté, dicte purement et simplement la voie, non pas de la sagesse mais plutôt la voie de la facilité.
Que celui qui ne s' est jamais trouvé dans des conditions de vie semblables jette la première pierre à celui que l' on met au pilori aujourd'hui' hui.Bien calé dans son fauteuil, souvent bien bordé financièrement, la critique est aisée.
Ce n' est pas pour rien que les "élus" ne sont pas légions car il faut être déjanté et sans charge de famille pour attaquer la superpuissance, qu' elle soit financière,
politique, économique ou judiciaire.
Mais bien que cela soit un vrai sujet de préoccupation, ce n' est pas celui qu' il faut résoudre maintenant: je veux parler de l' emploi pour tous , sujet qui, à lui seul, résoudra 95% des problèmes rencontrés par notre pays.

J' ai besoin de toutes et de tous pour permettre la mise en chantier du "PLAN MARSHALL POUR L' EMPLOI"
tel qu' il est décrit dans mon blog: yvangavoille.unblog.fr
Connectez vous et rejoignez nous!
A bientôt et courage!

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