A propos de diversité
Publié le dimanche 27 novembre 2005 par gregoire.lemarchand dans la catégorie Communiqués
Voici reproduit un article du Monde (édition du 27 novembre 2005) à propos de la "diversité" du recrutement au sein des écoles de journalisme.
La diversité, une idée très médiatique mais peu pratiquée par les médias
La volonté affichée par Jacques Chirac de voir les médias, les télévisions en particulier, mieux mettre en valeur "la diversité" de la société française comprendre : la visibilité des minorités issues des quartiers difficiles et de l'immigration va-t-elle rester un voeu pieux ?
Le chef de l'Etat a certes annoncé, cette semaine, que la lutte contre les discriminations serait inscrite dans les missions et les obligations du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), et dans les cahiers des charges des chaînes publiques et privées.
Reste à régler la question principale : où les médias vont-ils recruter ces jeunes journalistes "divers" ? Notre enquête auprès des écoles de journalisme montre que l'ensemble de la filière doit revoir ses critères de sélection et de recrutement.
Au Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris, un seul élève, Nadir Dendoune, est "seul sur les deux promos" à répondre à la diversité souhaitée. A l'École supérieure de journalisme (ESJ) de Lille, il y a, chaque année, un à trois étudiants issus de l'immigration, toutes promotions confondues. A l'Institut français de presse (IFP) de l'université Paris-II, on compte cette année, en master, un élève dit "de couleur" et un étranger.
Enfin, à Sciences Po Paris, deux élèves de l'école ayant ce même profil ont intégré la filière de journalisme, dirigée par Jean-Claude Lescure.
S'il y a si peu d'élus, c'est qu'en réalité ces jeunes représentants de "la diversité" sont très peu nombreux à se présenter aux concours d'entrée. Fabrice Jouhaud, le directeur du CFJ, est persuadé que le premier obstacle est psychologique : "Ils pensent que ce métier n'est pas fait pour eux, que le milieu est fermé, parce qu'ils voient les signatures dans la presse écrite ou les visages des journalistes de la télévision."
Le directeur des études de l'ESJ, Eric Maitrot, qui se réjouit de "l'appel aux employeurs" fait par le chef de l'Etat, reconnaît qu'à la base "il n'y a même pas un étudiant issu de l'immigration sur vingt qui se présentent au concours. Nous sommes au bout du système éducatif, l'école de la République a fait le tri avant nous."
Au CFJ, Nadir Dendoune fait donc figure d'oiseau rare. Lauréat de la bourse Julien-Prunet (du nom du journaliste non voyant de Radio France, mort en 2002), il possède pour son seul diplôme un CAP de cuisinier. "On est très mal orientés dans les lycées et les collèges, explique-t-il. En troisième, on m'a dit que ce serait mieux pour moi de préparer un BEP. Heureusement, j'ai pensé que je valais mieux que ça. Mais personne ne nous encourage, on ne nous donne même pas de pistes. Le beur de base des cités, il ne sait pas que ce type d'écoles existe. Moi-même, il y a deux ans, je n'avais jamais entendu parler de Sciences Po." Il voue une reconnaissance à celui qu'il appelle "un bac + 7", qui lui a donné envie de lire et d'aller plus loin. Mais aussi au CFJ. "J'ai découvert que tout passe par les écoles, car les gens ici font tout pour que tu réussisses, que tu ailles loin. On t'encourage, on te pousse, on te tire vers le haut. J'ai pris confiance en moi. L'an dernier, j'ai participé à un débat sur les cités, j'avais trop honte pour parler. Mais cette année, je n'hésite plus."
S'il incrimine le système scolaire, s'il pense que les jeunes manquent de confiance en eux, s'il avoue que, lui aussi, il a ce "complexe de colonisé", il ajoute que beaucoup n'ont pas envie de faire ce métier parce qu'ils détestent les journalistes. Eric Maitrot évoque aussi la "trahison sociale" ressentie parfois par ces jeunes. M. Dendoune l'avoue, il se sent "comme un homme de Mars" dans sa cité. M. Lescure se souvient d'une étudiante en larmes dans son bureau, qui avait "la sensation de perdre sa famille et ses amis".
Les dirigeants des écoles sont tous conscients qu'ils doivent mieux informer les jeunes issus de l'immigration sur leurs chances, réelles, de réussir les concours, revoir les brochures d'information qui agissent souvent comme des repoussoirs. Mais il faut aussi, explique M. Jouhaud, "communiquer sur l'argent."
De multiples systèmes de bourses sont en place. L'ESJ les a multipliées, l'école de journalisme de Sciences Po également, qui a déjà diversifié et augmenté son recrutement depuis plusieurs années grâce aux conventions d'éducation prioritaire (CEP). De son côté le CFJ se targue d'être "la moins chère des écoles privées".
Tous sont d'accord pour dire que la "discrimination positive" ou les quotas sont gênants mais qu'il faut une attitude volontariste. L'ESJ va réformer les épreuves du concours d'entrée pour avoir une plus grande diversité socio-culturelle dès la rentrée 2006. Des cursus proches de l'apprentissage ou de l'alternance ont été mis en place, en particulier à Sciences Po, en accord avec France Télévisions.
Reste à ces futurs diplômés à franchir la barrière de la discrimination à l'embauche, qui n'épargne pas plus les médias que les autres secteurs. Georges Dougeli, journaliste au Cameroun avant de venir en France, a décroché un master de journalisme à Sciences Po. Il ne trouve pas de travail pour autant. "Je voudrais faire mes preuves comme journaliste, avant de faire mes preuves comme Noir", dit-il. Lassé de déployer en vain "les moyens et les arguments", il envisage de s'orienter vers la communication. Un vrai crève-coeur pour cet amoureux de la presse écrite.
M. Dendoune s'interroge aussi sur son avenir : "Je me demande si je ne ferais pas mieux d'aider les jeunes des cités, comme ce bac + 7 qui m'a aidé. Il faut qu'on les sorte de là, qu'ils comprennent que ça passe par l'école. Et moi, je suis crédible." Martine Silber
La volonté affichée par Jacques Chirac de voir les médias, les télévisions en particulier, mieux mettre en valeur "la diversité" de la société française comprendre : la visibilité des minorités issues des quartiers difficiles et de l'immigration va-t-elle rester un voeu pieux ?
Le chef de l'Etat a certes annoncé, cette semaine, que la lutte contre les discriminations serait inscrite dans les missions et les obligations du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), et dans les cahiers des charges des chaînes publiques et privées.
Reste à régler la question principale : où les médias vont-ils recruter ces jeunes journalistes "divers" ? Notre enquête auprès des écoles de journalisme montre que l'ensemble de la filière doit revoir ses critères de sélection et de recrutement.
Au Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris, un seul élève, Nadir Dendoune, est "seul sur les deux promos" à répondre à la diversité souhaitée. A l'École supérieure de journalisme (ESJ) de Lille, il y a, chaque année, un à trois étudiants issus de l'immigration, toutes promotions confondues. A l'Institut français de presse (IFP) de l'université Paris-II, on compte cette année, en master, un élève dit "de couleur" et un étranger.
Enfin, à Sciences Po Paris, deux élèves de l'école ayant ce même profil ont intégré la filière de journalisme, dirigée par Jean-Claude Lescure.
S'il y a si peu d'élus, c'est qu'en réalité ces jeunes représentants de "la diversité" sont très peu nombreux à se présenter aux concours d'entrée. Fabrice Jouhaud, le directeur du CFJ, est persuadé que le premier obstacle est psychologique : "Ils pensent que ce métier n'est pas fait pour eux, que le milieu est fermé, parce qu'ils voient les signatures dans la presse écrite ou les visages des journalistes de la télévision."
Le directeur des études de l'ESJ, Eric Maitrot, qui se réjouit de "l'appel aux employeurs" fait par le chef de l'Etat, reconnaît qu'à la base "il n'y a même pas un étudiant issu de l'immigration sur vingt qui se présentent au concours. Nous sommes au bout du système éducatif, l'école de la République a fait le tri avant nous."
Au CFJ, Nadir Dendoune fait donc figure d'oiseau rare. Lauréat de la bourse Julien-Prunet (du nom du journaliste non voyant de Radio France, mort en 2002), il possède pour son seul diplôme un CAP de cuisinier. "On est très mal orientés dans les lycées et les collèges, explique-t-il. En troisième, on m'a dit que ce serait mieux pour moi de préparer un BEP. Heureusement, j'ai pensé que je valais mieux que ça. Mais personne ne nous encourage, on ne nous donne même pas de pistes. Le beur de base des cités, il ne sait pas que ce type d'écoles existe. Moi-même, il y a deux ans, je n'avais jamais entendu parler de Sciences Po." Il voue une reconnaissance à celui qu'il appelle "un bac + 7", qui lui a donné envie de lire et d'aller plus loin. Mais aussi au CFJ. "J'ai découvert que tout passe par les écoles, car les gens ici font tout pour que tu réussisses, que tu ailles loin. On t'encourage, on te pousse, on te tire vers le haut. J'ai pris confiance en moi. L'an dernier, j'ai participé à un débat sur les cités, j'avais trop honte pour parler. Mais cette année, je n'hésite plus."
S'il incrimine le système scolaire, s'il pense que les jeunes manquent de confiance en eux, s'il avoue que, lui aussi, il a ce "complexe de colonisé", il ajoute que beaucoup n'ont pas envie de faire ce métier parce qu'ils détestent les journalistes. Eric Maitrot évoque aussi la "trahison sociale" ressentie parfois par ces jeunes. M. Dendoune l'avoue, il se sent "comme un homme de Mars" dans sa cité. M. Lescure se souvient d'une étudiante en larmes dans son bureau, qui avait "la sensation de perdre sa famille et ses amis".
Les dirigeants des écoles sont tous conscients qu'ils doivent mieux informer les jeunes issus de l'immigration sur leurs chances, réelles, de réussir les concours, revoir les brochures d'information qui agissent souvent comme des repoussoirs. Mais il faut aussi, explique M. Jouhaud, "communiquer sur l'argent."
De multiples systèmes de bourses sont en place. L'ESJ les a multipliées, l'école de journalisme de Sciences Po également, qui a déjà diversifié et augmenté son recrutement depuis plusieurs années grâce aux conventions d'éducation prioritaire (CEP). De son côté le CFJ se targue d'être "la moins chère des écoles privées".
Tous sont d'accord pour dire que la "discrimination positive" ou les quotas sont gênants mais qu'il faut une attitude volontariste. L'ESJ va réformer les épreuves du concours d'entrée pour avoir une plus grande diversité socio-culturelle dès la rentrée 2006. Des cursus proches de l'apprentissage ou de l'alternance ont été mis en place, en particulier à Sciences Po, en accord avec France Télévisions.
Reste à ces futurs diplômés à franchir la barrière de la discrimination à l'embauche, qui n'épargne pas plus les médias que les autres secteurs. Georges Dougeli, journaliste au Cameroun avant de venir en France, a décroché un master de journalisme à Sciences Po. Il ne trouve pas de travail pour autant. "Je voudrais faire mes preuves comme journaliste, avant de faire mes preuves comme Noir", dit-il. Lassé de déployer en vain "les moyens et les arguments", il envisage de s'orienter vers la communication. Un vrai crève-coeur pour cet amoureux de la presse écrite.
M. Dendoune s'interroge aussi sur son avenir : "Je me demande si je ne ferais pas mieux d'aider les jeunes des cités, comme ce bac + 7 qui m'a aidé. Il faut qu'on les sorte de là, qu'ils comprennent que ça passe par l'école. Et moi, je suis crédible." Martine Silber
