Lu dans la Correspondance de la Presse le 19 octobre :
Leçon inaugurale du CFJ : "La qualité professionnelle
de l'information (...) est une nécessité pour le bon
fonctionnement de la démocratie et pour l'harmonie de la
société", déclare son président, M. Henri
PIGEAT
"La qualité professionnelle de l'information n'est pas seulement
la condition nécessaire de l'avenir d'un journalisme menacé
par les évolutions techniques et économiques. Elle est aussi
une nécessité pour le bon fonctionnement de la
démocratie et pour l'harmonie de la société".
Telle fut la conviction affichée devant les élèves du
Centre de Formation des Journalistes (CFJ) par M. Henri PIGEAT,
président du conseil d'administration de l'Ecole en accueillant M.
Claude PERDRIEL, président-directeur général de la SA
Le Nouvel Observateur du Monde, invité à prononcer hier la
leçon inaugurale de la promotion 2005-2007.
"Le journalisme, une des plus belles professions qui soit, est loin
d'être aujourd'hui une mer tranquille", a souligné M.
PIGEAT. "Le renouvellement exponentiel des techniques de communication
le transforme et parfois le menace" et "l'évolution de la
logique économique des médias lui impose des contraintes
croissantes". Enfin, et peut-être surtout, ajoute-t-il : "les
modes de consommation de l'information sont en train de changer de
façon drastique les attentes du public. Ce que celui-ci veut
désormais, s'éloigne de plus en plus de ce que le journalisme
classique lui a offert depuis plusieurs décennies".
Aussi "ne peut-on plus écarter la question de savoir ce qu'est
véritablement le journalisme aujourd'hui et sur ce qu'il sera
demain. Est-il voué à devenir un spectacle fondé quasi
exclusivement sur l'image ? Ne risque-t-il pas d'être de plus en plus
entraîné vers une forme de promotion commerciale, ou politique
? A-t-il encore une raison d'être au moment où chacun souhaite
être son propre producteur d'informations en textes, sons et images
avec l'aide des mobiles de plus en plus sophistiqués dont il dispose
?", s'interroge alors M. PIGEAT. Paradoxalement, explique-t-il,
"c'est au moment où les techniques de communication sont plus
développées que jamais, et où les médias ne
cessent de se multiplier, que le journalisme semble menacé dans son
principe même". "Le problème est d'importance si l'on
considère qu'une information de qualité professionnelle
irréprochable est la condition nécessaire d'une
société harmonieuse et d'une démocratie efficace",
selon M. PIGEAT. Et "plus prosaïquement, le problème est
aussi de savoir si le journalisme a encore un avenir et si les principes
qui l'ont longtemps guidé pourront encore en constituer la
charte", poursuit-il.
Le CFJ, affirme M. PIGEAT, a, pour sa part, "la conviction qu'une
information de qualité reste indispensable. La nature humaine oblige
à l'intelligence, à l'esprit critique et au jugement. Aucune
société ne vit durablement sur la rumeur et sur le bruit
fut-il en images". "Même si nous changeons de
société et de culture, une information de qualité
professionnelle n'est pas, selon lui, vouée à
disparaître et ne peut être réservée à une
petite élite". C'est ce journalisme là que le CFJ
souhaite enseigner, ajoute-t-il. Pour le président du conseil
d'administration du CFJ, le métier comporte "des techniques et
des méthodes transmises pendant deux ans par une pratique intense
d'enquêtes, de journaux-école et de stages". La formation
comporte aussi une "réflexion approfondie sur le sens de
l'information et sur l'action des médias dans la
société d'aujourd'hui à travers des rencontres, des
débats et des séminaires avec les leaders de la profession et
les meilleurs universitaires", détaille-t-il.
M. PIGEAT s'est également félicité de ce que "le
diplôme du CFJ ait rapidement retrouvé sa pleine
attractivité dans les médias, de ce que le placement des
récents diplômés se soit très bien
opéré". Il a souhaité, qu'à un moment
ou à un autre de leur carrière, "les futurs journalistes
reviennent fréquenter telle ou telle des multiples sessions de
formation permanente qui connaissent une demande renouvelée et
qu'ils puissent rencontrer des collègues étrangers
formés dans les cycles internationaux du CFPJ qui se multiplient
à travers le monde". Dans tous les cas, rappelle M. PIGEAT,
"la responsabilité des anciens élèves du CFJ est de
garder vivante une qualification professionnelle exigeante et de faire
vivre une éthique dont l'enjeu est d'une certaine façon
l'harmonie de la société et la réalité de la
démocratie, au-delà des intérêts particuliers de
la profession".
"Le journalisme est un contre-pouvoir", soutient M. Claude
PERDRIEL.
Pour M. Claude PERDRIEL, "le journaliste est un historien du temps
présent". "Les sciences tout comme le journalisme sont
toujours inexactes", déclare cet ancien élève de
l'Ecole polytechnique, invité d'honneur de la Leçon
inaugurale du CFJ. "Il n'y a pas de journalisme sans
démocratie", affirme le président-directeur
général de la SA Le Nouvel Observateur du Monde, selon qui
"le pouvoir est toujours excessif". Affirmation qui l'amène
à s'interroger sur la nature du journalisme : "le journalisme
est-il un pouvoir ou un contre-pouvoir ?". Et de répondre :
"Le journalisme est un contre-pouvoir. Si le journalisme veut être
un pouvoir, il sort de son métier et risque toujours l'abus de
pouvoir". Mais, s'interroge-t-il encore, "y a-t-il un contre-pouvoir
?" La réponse est oui : "Mais lorsqu'il le devient, il subit
des dérapages".
"La crise de la presse crée un danger car non seulement la
publicité manque mais aussi parce que les ventes au numéro
sont en baisse", estime par ailleurs M. PERDRIEL qui souligne que dans
ce contexte "il risque d'y avoir une volonté du scoop à
base d'un événement qui n'en est pas un". "Traitons le
lecteur avec intelligence. Médiatisons les choses de façon
claire", insiste-t-il. "La presse n'est pas totalement bien
jugée par les lecteurs car nous leur faisons parfois du "bourrage de
crâne". Or le journalisme doit établir une confiance. Notre
métier est indispensable parce qu'il faut comprendre", soutient
encore le président-directeur général de la SA Le
Nouvel Observateur du Monde. Mais ce dernier de faire le reproche parfois
à la presse écrite d'être trop "pessimiste".
"Quelquefois, la presse voit le verre à moitié vide au
lieu de le voir à moitié plein", constate-t-il.
Et M. PERDRIEL de porter une réflexion sur la presse d'opinion :
"Y a-t-il un journalisme de gauche, de droite, ou écologiste
?" "Faire bien son métier est le même dans tous les
journaux. De gauche ou de droite, nous devons donner la vision la plus
globale et la plus complète que possible", estime-t-il avant de
déclarer : "le journalisme, c'est la liberté d'expression
mais surtout, la liberté des lecteurs, ceux pour lesquels nous
écrivons". "Il n'y a pas de liberté sans presse libre,
sans liberté de penser, sans liberté de pouvoir
s'exprimer", soutient-il. Il est nécessaire, selon le
président-directeur général de la SA Le Nouvel
Observateur du Monde, de "séparer l'idéologie politique et
le journalisme". "L'objectivité est indispensable. Le
journaliste doit être objectif avant d'être
idéologue", estime-t-il encore. "La séparation du
commentaire et de l'information dans un média est une règle
absolue", insiste M. PERDRIEL tout en rappelant l'existence d'une
règle non écrite selon laquelle "un journaliste peut
sortir de son métier et peut donner son avis dans une
chronique". Il ne s'agit alors plus d'une information mais d'une
opinion. Et de faire remarquer par la même occasion que lorsque les
médias tombent entre les mains de groupes financiers, le journaliste
doit "veiller à faire son métier sans craindre l'opinion
de son patron financier". "Si nous trompons le lecteur, il s'en rend
compter et cesse dès lors de faire confiance et donc de nous
lire", ajoute-t-il.
Aussi, sur l'usage d'Internet comme source d'informations, M. PERDRIEL
d'évoquer alors "Internet comme le plus grand danger pour
l'éthique et ce à quoi nous croyons". Pour lui,
"Internet est dangereux pour la presse écrite. Nous risquons de
devenir minoritaires car tout le monde pourra avoir des informations sans
les caractéristiques professionnelles que nous pouvons
apporter". "Internet doit porter un contenu éditorial gratuit
qui est un complément de la presse écrite", assure-t-il
sans compter qu'il permet "une information en temps réel".
Sur ce point, le président-directeur général de la SA
Le Nouvel Observateur du Monde se déclare convaincu qu'il faut
"avoir un supplément éditorial". Mais, assure-t-il,
"nous ne ferons jamais un équilibre financier avec Internet".
Internet est certes "incontournable", mais "nous apporte aussi
des risques", tient-il à souligner.
Interrogé sur ceux qui privilégient l'émotion par
l'image plutôt que le commentaire, M. PERDRIEL déclare face
à l'"avalanche d'informations" à laquelle nous sommes
soumis : "Je crois profondément à l'utilité de
l'hebdomadaire qui a le temps d'enquêter. Nous avons terriblement
besoin que la presse écrite puisse apporter des explications
à ce qui devient de plus en plus obscur à force de trop de
lumière". "La presse écrite ne perdra jamais son
utilité dans les siècles et les siècles à
venir", estime-t-il. |
La même chose vue par Le Monde daté du 21 octobre.
La leçon de journalisme du patron du "Nouvel Obs"
"Je ne me suis jamais senti le droit de lancer des leçons, mais
pour avoir exercé ce métier de journaliste pendant
quarante-quatre ans, j'ai quelques idées et aussi beaucoup de
questions ." L'auditorium aux fauteuils rouges est plein, l'auditoire
attentif. Ce mardi 18 octobre, Claude Perdriel, PDG du Groupe Nouvel
Observateur, a accepté de donner la "leçon inaugurale" aux
élèves du Centre de formation des journalistes (CFJ). Les
locaux de l'école de la rue du Louvre s'avérant trop
étroits, l'audience s'était donné rendez-vous à
l'Hôtel de Ville de Paris.
Le fondateur de l'hebdomadaire de gauche rappelle la définition du
journaliste, "un historien du temps présent" , et
l'importance du rôle de "contre-pouvoir" que doit jouer la
presse en démocratie. Pour aussitôt pointer du doigt les
excès du "quatrième pouvoir" : "Si un journaliste veut
être un pouvoir, il sort de son métier."
Aux Etats-Unis, lors de la guerre en Irak, la presse américaine
a été intoxiquée par une opération de
désinformation sans précédent, souligne M.
Perdriel. Mais, aujourd'hui, elle est revenue sur ses erreurs." De
même la presse française doit tirer les leçons de
l'affaire Allègre : "La crise de la presse a créé
un danger. La publicité manque, la vente au numéro baisse, il
ya une volonté de créer l'événement, le scoop,
quitte à déformer l'information. Or le lecteur a besoin
d'avoir confiance."
Interrogé par un étudiant sur la montée en puissance
du média Internet, la réponse fuse : "Internet est le plus
grand danger pour l'éthique et la défense de ce à quoi
nous croyons. Pour le moment, la presse écrite a des sites Internet
dans lesquels elle applique ses règles. Mais n'importe qui peut
créer des sites, diffuser des rumeurs. Quand les gens de Google
disent "Nous sommes le premier média au monde", personne n'a
parlé des règles professionnelles de Google."
La presse "people" et la remise en question du tabou de la vie
privée des hommes politiques ? "J'en pense le plus grand mal. Au
Nouvel-Observateur, la règle est de ne jamais parler de la vie
privée des gens." Le patron de presse redevient militant pour
défendre la position prise par son journal en faveur du oui au
référendum européen : "Quelques milliers de
lecteurs se sont désabonnés. Mais nous avons
décidé de ne pas mettre notre drapeau dans notre
poche."
Laurence Girard
Article paru dans l'édition du 21.10.05
|